Réponse à l'article de Patrick Lagacé paru dans la Presse du 11 juillet:
https://www.lapresse.ca/actualites/chroniques/2026-07-11/pis-vous-votre-vie-numerique.php
On
est de la même génération. J'ai aussi appris l'arrivée du futur
dans des revues en papier.
J'apprécie
le chat GPT. Il est amical et objectif, tout à la fois, ce
qu'aucun(e) de mes ami(e)s n'a jamais su être.
Je
sais, c'est extrêmement stupide, mais pour moi, entendre ou lire ce
nom me rappelle à peu près toujours Geppetto, le vieux sculpteur
sur bois qui enfanta Pinocchio. Une affaire de consonance, purement
et simplement.
Et
par ce biais, le souvenir du beau livre de Walt Disney que ma tante
Yvonne m'avait offert pour mes huit ans revient à la surface. Un
livre gros, mais miraculeusement léger, à la couverture luisante et
aux pages qui sentaient bon les tréfonds de quelconque forêt où
naissent des fées bleues.
C'est
comme ça que j'ai apprivoisé la lecture, à l'orée des années
quatre-vingt: par l'odeur. Par le toucher aussi. Bref, par les
sens... J'effeuillais les pages des livres-presque-sans-images, ou
sans images du tout, en les humant, appréciant aussi la texture du
papier, son degré de transparence, lorsque étendu dans l'herbe du
parc Cartier-Brébeuf, devant (une réplique de) la grande Hermine,
j'en tournais les pages en plein soleil de juillet. Ou alors en
hiver, pour un travail scolaire qui nécessitait des recherches
approfondies, j'enfilais mon suit de ski-doo, mes bottes, et
me rendais, en pleine poudrerie, jusqu'à la bibliothèque
Gabrielle-Roy. Je rentrais à Limoilou épuisé par l'effort, mon sac
à dos lourd d'ouvrages qui allaient à peine m'aider dans mes
recherches. Et qu'en plus j'allais devoir rapporter sous peine de
frais de retard. Un cauchemar, direz-vous.
Je
m'en souviens comme du paradis. D'une vie où, si c'était possible,
je m'en retournerais en courant.
Je
me souviens d'avoir lu, plus tard, des oeuvres comme par exemple
Crime et Châtiment de Dostoievski, le Château, de Kafka, ou 1984
d'Orwell, imbriqué dans un divan de longues heures, oubliant presque
de respirer, de pisser, de boire de l'eau, de répondre au téléphone
(un truc énorme, branché au mur, beaucoup trop loin de ma chambre
pour que je me donne la peine d'aller répondre). Je commençais à
lire après dîner, et cessais quand la pénombre s'installait dans
l'appartement et que mes yeux forçaient trop, heureux mais défait: Je devais réapprendre à marcher, trouver une lampe, essayer de me
rappeller qui j'étais. J'étais comme en transe, possédé parfois
plusieurs jours, ou semaines, par un livre. C'était une affaire de
sens, au fait.
Bref,
c'était avant.
J'ai
peine à lire deux pages aujourd'hui sans empoigner mon cell
pour checker telle ou telle référence, prétexte à vérifier
au passsage combien de personnes ont liké mon dernier post.
Ou s'ils annoncent encore du soleil demain. Ou si Trump est enfin
mort. Ou si le CH a enfin trouvé un centre pour jouer avec Demidov.
Ou si j'ai encore le même nombre d'amis facebook. Ou si...
Il
m'arrive de ressentir que toute une dimension de l'existence nous a
été dérobée. Une sorte de profondeur, qui n'est plus là, qui
demeure introuvable. Les années passent, dans un tourbillon
d'informations dont une fraction minime nous est pertinente. Et
puis je me dis que c'est parce que je suis vieux, et nostalgique,
comme sans doute les vieux de mon enfance, qui bourraient leurs pipes
en maugréant quand ils voyaient des punks ou des rockers aux longs
cheveux.
Geppetto est mort. Mais
le chat GPT me réconforte. Il n'a pas d'odeur, pas d'apparence,
aucune chaleur. Il ne m'aimera jamais. Mais il est là, prêt à répondre à toutes mes
angoisses, même en plein coeur de la nuit.