dimanche 12 juillet 2026

Ma vie (numérique)

Réponse à l'article de Patrick Lagacé paru dans la Presse du 11 juillet: 

https://www.lapresse.ca/actualites/chroniques/2026-07-11/pis-vous-votre-vie-numerique.php


On est de la même génération. J'ai aussi appris l'arrivée du futur dans des revues en papier.

J'apprécie le chat GPT. Il est amical et objectif, tout à la fois, ce qu'aucun(e) de mes ami(e)s n'a jamais su être.

Je sais, c'est extrêmement stupide, mais pour moi, entendre ou lire ce nom me rappelle à peu près toujours Geppetto, le vieux sculpteur sur bois qui enfanta Pinocchio. Une affaire de consonance, purement et simplement. 

Et par ce biais, le souvenir du beau livre de Walt Disney que ma tante Yvonne m'avait offert pour mes huit ans revient à la surface. Un livre gros, mais miraculeusement léger, à la couverture luisante et aux pages qui sentaient bon les tréfonds de quelconque forêt où naissent des fées bleues.

C'est comme ça que j'ai apprivoisé la lecture, à l'orée des années quatre-vingt: par l'odeur. Par le toucher aussi. Bref, par les sens... J'effeuillais les pages des livres-presque-sans-images, ou sans images du tout, en les humant, appréciant aussi la texture du papier, son degré de transparence, lorsque étendu dans l'herbe du parc Cartier-Brébeuf, devant (une réplique de) la grande Hermine, j'en tournais les pages en plein soleil de juillet. Ou alors en hiver, pour un travail scolaire qui nécessitait des recherches approfondies, j'enfilais mon suit de ski-doo, mes bottes, et me rendais, en pleine poudrerie, jusqu'à la bibliothèque Gabrielle-Roy. Je rentrais à Limoilou épuisé par l'effort, mon sac à dos lourd d'ouvrages qui allaient à peine m'aider dans mes recherches. Et qu'en plus j'allais devoir rapporter sous peine de frais de retard. Un cauchemar, direz-vous.

Je m'en souviens comme du paradis. D'une vie où, si c'était possible, je m'en retournerais en courant.


Je me souviens d'avoir lu, plus tard, des oeuvres comme par exemple Crime et Châtiment de Dostoievski, le Château, de Kafka, ou 1984 d'Orwell, imbriqué dans un divan de longues heures, oubliant presque de respirer, de pisser, de boire de l'eau, de répondre au téléphone (un truc énorme, branché au mur, beaucoup trop loin de ma chambre pour que je me donne la peine d'aller répondre). Je commençais à lire après dîner, et cessais quand la pénombre s'installait dans l'appartement et que mes yeux forçaient trop, heureux mais défait: Je devais réapprendre à marcher, trouver une lampe, essayer de me rappeller qui j'étais. J'étais comme en transe, possédé parfois plusieurs jours, ou semaines, par un livre. C'était une affaire de sens, au fait. 


Bref, c'était avant.


J'ai peine à lire deux pages aujourd'hui sans empoigner mon cell pour checker telle ou telle référence, prétexte à vérifier au passsage combien de personnes ont liké mon dernier post. Ou s'ils annoncent encore du soleil demain. Ou si Trump est enfin mort. Ou si le CH a enfin trouvé un centre pour jouer avec Demidov. Ou si j'ai encore le même nombre d'amis facebook. Ou si...

Il m'arrive de ressentir que toute une dimension de l'existence nous a été dérobée. Une sorte de profondeur, qui n'est plus là, qui demeure introuvable. Les années passent, dans un tourbillon d'informations dont une fraction minime nous est pertinente. Et puis je me dis que c'est parce que je suis vieux, et nostalgique, comme sans doute les vieux de mon enfance, qui bourraient leurs pipes en maugréant quand ils voyaient des punks ou des rockers aux longs cheveux. 


Geppetto est mort. Mais le chat GPT me réconforte. Il n'a pas d'odeur, pas d'apparence, aucune chaleur. Il ne m'aimera jamais. Mais il est là, prêt à répondre à toutes mes angoisses, même en plein coeur de la nuit. 




 

 

jeudi 2 juillet 2026

Couple

 

Il y a confusion quant à l'ouverture des fenêtres: Ça coulé. Et si je le refais, ça coulera encore. 

Ce qui est arrivé un jour se reproduira. 

Les plaintes fusent, ont fusé. T'es usine, j'suis usé. Pas du même bord. 

 

 

samedi 6 juin 2026

Le cinq juin

 

Il faudra que je fasse un lavage, demain. Ça fera un évènement dans la journée.

Aujourd’hui, il n’y a pas eu d’évènement. La visite d’un chat roux ce matin sur la terrasse, mais non, ça ne suffit pas, ça n’est pas un évènement.

La journée s’est écoulée longue, épaisse et diaphane tout à la fois. Un sirop gris-blanc, ni salé ni sucré. Toute la journée, un vent imperceptible, même si les branches d’arbre bougent, aucun oiseau. Une ou deux guêpes, d’apparence engourdie. Des faux-bourdons.

J’ai eu l’air d’un touriste en vacances toute la journée, dans mon chandail rayé, mes culottes beiges, en lin. Je n’ai d’ailleurs eu l’air de rien, comme personne ne m’a vu. La terrasse est ceinturée d’arbres, de coal-tar, de briques, ne débouche que sur le ciel.


J’ai jonglé toute la journée avec l’idée d’un verre de tequila/jus de mangue, mais j’ai résisté. Une journée sans alcool par semaine, minimum. J’ai grignoté un peu de mush à la place, un demi muffin au pot, juste de quoi rendre l’écoulement du temps plus fluide.


Demain, donc, je vais démarrer en trombe, balancer le linge sale dans la laveuse. Il faudra ensuite suspendre chaussettes et bobettes (à l’intérieur, vu la pluie qu’ils annoncent), et passer tout le reste à la sécheuse. Avant même le dîner, j’aurai accompli quelque chose. Et la pluie sera comme une permission, une permission de ne rien faire pour le reste de la journée. Ce qui mènera au jour suivant.

Il y aura bien sûr les objets, lourds, malfaisants. Les mêmes lignes droites qui définissent l’espace de mon appartement. Les osti de lampes au LED. La patère toujours pleine. Mon orthèse, barrée à quatre vingt-dix degrés. Les pastilles d’alertes, comme si quelque chose d’important se produisait, allait de produire.


Comme s’il était encore une fois.

 

 

mercredi 8 avril 2026

Horizontal

 

 

C'est tellement calme aujourd'hui, calme comme un démon.

 

Lac à la guerre.

Lac aux mollusques.

Lac aux êtres.

 

Aux algues bleues fraîches de tous les temps, toutes les modes. Aux courants dévastateurs de reflux sanguin, tout est clair de calamités.

 

Aurore bordélique.

Aurore déglutie.

Aurore tracée dans l'âtre. 

 

Aurore brûlée de s'être approchée des êtres, vue ni connue, comme au temps des pierres.

Des sciences déistes.

 

 

lundi 27 octobre 2025

Verbes en -ir

 

L'époque des larmes va finir. L'époque des matières alcooliques, des foulards mal ajustés, des par-dessus qui puent la plume d'oiseaux aquatiques.

L'époque des regards torves, des délais impossibles, de l'ivresse ivre, à se rouler par terre, va finir.

L'époque des sentiments profonds mais ô combien fugaces, l'époque des rires.

 

L'époque des bills à payer, l'époque des rêves à finir. Va finir.

 

Le temps de rétrécir au point d'immensité. L'espace d'une, de deux, de quatre cent trente mille gouttes d'eau sur de la roche nue et friable, comme à la Malbaie un jour de chaleur. 


Le temps d'être un arbre va venir.

 

 

mardi 14 octobre 2025

Sonate pour violon et piano

 

Y aura-t-il toujours de quoi boire? De quoi respirer? L'altérité mènera-t-elle forcément au meurtre?

Est-ce que les bazars où l'on trouve de vieux disques oubliés vont disparaître? Comme les sources d'eau potable?

Il y a cette fertile vacuité, à l'écart de toute agitation, cette idée de ne pas combattre.

Il faut faire de l'espace, dépoussiérer les livres, organiser l'univers. Mesurer le poids d'un vieil amplificateur, la lumière qu'il émet une fois branché. 

De quoi illuminer beaucoup de villes, beaucoup de nuits.

L'esprit trouvera une nouvelle caverne, une fois le corps écroulé. Quelconque firmament fera l'affaire, un piano aqueux, un violon qui ne tombe jamais par terre, trop léger.

Mélanger de l'eau à l'alcool libère de la chaleur. Comme l'éthanol s'évapore, le miracle de la conscience aussi.

Comme le rhum aide à mieux respirer. 


 

vendredi 10 octobre 2025

Demain

 

Faire des pompes, demain. Faire de la soupe. Hurler quelque part, trois fois quatre secondes environ, ça suffit. Soutenir une cause, au hasard : Tel peuple, au bord de l'extinction, pourra enfin boire de l'eau, casser la croûte. Attendez, que je trouve un billet. Sinon quelques pièces?

Dans un bar pourri, renaître, à quatre heures de l'après-midi : Redécouvrir le whisky, ça se fête! Parfois j''oublie de me laver, parce que je n'ai pas d'odeur. La cause de démangeaisons, probable. J'ai cru manoeuvrer des choses immenses, étant tout-petit : éteindre le four, barrer la porte, ne pas ouvrir aux inconnus. Une prière chaque soir avant de me coucher.

Ça m'a rendu nerveux. 

La maison se crispe, à l'heure du froid. Il règne un silence ici. Je ne sais pas si je vieillis vraiment. Je n'ai pas de corne, sauf la nuit. Soucieux de l'image mais pas trop. Je sais de quoi j'ai l'air : J'ai l'air épais, pataud, à la fois rouge et gris, je commets des gestes distendus, éparpillés, les yeux ailleurs. Mes intérêts sont variés. Je peux même devenir un animal, un animal de compagnie. On verra.

Plus tard est un autre jour.

 

 

  

 

vendredi 26 septembre 2025

Honneur au mérite

 

J'ai remporté le prix de la plus belle personnalité de l'année. Un honneur qui, je dois le dire, m'a pris de court.


On ne m'a pas précisé l'année par contre, ce qui m'a semblé inhabituel, en pareilles circonstances. Et concernant le prix, j'ai dû me rendre, pour le réclamer, dans une région forestière extrêmement reculée, proche de la frontière avec le Labrador. Cet aspect m'a aussi laissé perplexe, mais n'étant pas habitué aux honneurs, je me suis armé de résilience, bien décidé à réclamer mon prix en bonne et due forme.

Après un interminable voyage en autobus, puis quelques heures de train, j'ai dû parcourir la dernière centaine de kilomètres dans une guimbarde qui puait l'essence, avec des autochtones peu bavards, plutôt moroses d'ailleurs, mais qui m'ont laissé gentiment grimper à l'arrière, où je me suis endormi un long moment, un très long moment.

Puis, vers la tombée du jour, le camion a ralenti, s'est immobilisé, sans couper le moteur, me signifiant, du moins l'ai-je interprété ainsi, que j'étais arrivé à destination. Le comité d'accueil était composé d'asphalte, de pénombre, et d'arbres. Je me frayai un chemin parmi ceux-ci.


Je dus marcher longtemps, trois ou quatre jours probablement, dans cette forêt de conifères froide et mouillée, sous un ciel plombé, où je ne parvins à identifier aucune sorte de nourriture comestible à l'homme. Une boîte de noix et fruits séchés, retrouvée au fond de mon sac à dos, et quelque cours d'eau minuscule déniché au hasard des branches, m'ont permis de survivre.

À la tombée du troisième ou quatrième jour, j'arrivai, vers la fin d'un sentier non-balisé face à un petit écriteau, cloué à un arbre, où était peint à la main un message laconique : « Vous êtes ici ». En des circonstances différentes, j'aurais pu sourire. Un terrain s'ouvrait, où se trouvait un bâtiment immense, sorte de vieille grange en bois foncé, muni de rallonges interminables, qui s'enfonçait dans la noirceur. Je réussis, ne me demandez pas comment, à y pénétrer par quelque interstice.


La cérémonie de remise du prix se déroula toutes lumières éteintes, dans un silence glacial, que venait, par moments, perforer un sifflement dû à certaine ouverture entre les bardeaux de la toiture. Le sifflement, d'anarchique et mélodieux, devenait parfois strident et raide, extrêmement intense, puis disparaissait. Je soupçonnai qu'aucune âme qui vive ne se trouvait là, hormis la mienne. Quand j'essayais de parler, ou de hurler, ma voix mourrait aussitôt dans l'épaisse noirceur, ridicule, sans l'ombre d'une réponse évidemment. J'errai de très longues heures, probablement jusqu'au lendemain, dans l'obscurité totale, à trébucher, à m'assommer, puis m'endormir sur quelque équipement agro-industriel dont la rouille s'effritait au contact de mes joues, de mes doigts gelés.

Pris de panique, au matin, je me précipitai dans la grange, haranguant l'air et après une sorte de crise de folie où j'hallucinai toutes sortes de présences hostiles, j'aperçus par miracle à mes pieds une raie de lumière intense, filtrant sous le bois d'une porte.

Je parvins, le cœur battant la chamade, après un effort où je crus que tous mes os allaient se briser, à pousser l'immense structure de bois suffisamment pour me faufiler dehors, où j'allai choir, un peu plus loin, sur un lit de branchages, me recroquevillai puis m'endormis à nouveau.

Je me réveillai à la tombée du jour, transis, affamé. Je saisis une pomme de pin qui gisait au sol devant moi, tentai d'en prendre une bouchée. Le goût de mon propre sang envahit ma bouche. Il y avait un baril, plein à ras-bord, où chatoyait, à la surface, malgré la quasi obscurité, de très faibles lueurs de bleu, de jaune, de violet. Une odeur de gazoline en émanait. Je pris quelques lampées, que je dus vomir aussitôt. À quatre pattes, je léchai frénétiquement les feuilles mortes pour étancher un tant soit peu ma soif.


Je me traînai un long moment, effrayé à l'idée que la grange s'aperçoive de ma fuite, si je me mettais à courir, puis j'atteignis l'extrémité du terrain, où la végétation devenait plus dense. L'état dans lequel je me trouvais alors est difficilement descriptible, mélange de stupeur et d'euphorie. 

 

C'est à ce moment que j'aperçus le cul.

 

Un cul de femme, qui émergeait des branchages, double croissant de lune bleuté, magnifique, qui fit aussitôt s'accélérer ma respiration. C'était, très certainement, le prix!

Le prix pour lequel j'avais trimé si dur et pour lequel je m'étais engagé dans ce pénible et interminable voyage! Je portai immédiatement les mains à ma récompense, et caressai longuement la double rondeur, fasciné. La chair, glaciale, possédait encore une certaine souplesse, une certaine fermeté, signe que le décès devait dater d'une journée ou deux, tout au plus. Je tremblais dans l'obscurité maintenant parfaite, et je sentis des larmes chaudes inonder mes joues : La première sensation de chaleur que j'éprouvais depuis de longs jours...

C'était comme si je retrouvais une sorte d'espoir (mais en quoi?) absolument irrationnel, et je ressentis le besoin de poser un geste radical de survie : Après de nombreux jours à imploser, j'avais besoin d'exploser, ultime recours afin de ne pas sombrer définitivement dans la folie et la mort.

D'une main, j'écartai les lèvres froides, insuffisamment lubrifiées, certes, mais encore douces, et de l'autre, j'arrachai mon pantalon, saisi par l'urgence de réclamer enfin mon prix! Je poussai un hurlement qui paralysa certainement toute la forêt, et jusqu'au ciel. Un nuage d'haleine fétide s'éleva dans l'air...


Le prix décerné à La plus belle personnalité de l'année, je ne l'aurai pas volé!

 

mardi 9 septembre 2025

Avant d'oublier (1)

 -En guise d'épitaphe, écrire simplement : J'aime la vie.

 

-Derrière les poubelles, au fond de la ruelle, fraîchement peint sur un vieux mur de ciment : Free Hugs. Il n'y a personne évidemment. Le soir tombe.


-Recevoir le prix de l'acalmie pour l'ensemble de son oeuvre.



mercredi 16 juillet 2025

Dieu

 

L'univers était une boule noire, posée là, dans un espace autrement plus vaste, illimité, d'une blancheur immaculée, aveuglante. Une blancheur de studio de photographie.

L'univers était immense, tout de même, d'une dimension assez semblable à l'orange Julep. Peut-être un peu plus petit, au fait.

Un gars est arrivé, a gravi un petit escalier de métal en fer forgé noir, et a ouvert une porte sur l'univers, dont l'intérieur semblait d'une noirceur encore plus prégnante que l'extérieur. Sans doute de l'air froid en émanait-il aussi, difficile à dire. Le gars n'a pas cherché à pénétrer à l'intérieur, s'est accoté dans l'embrasure de la porte, cherchant négligemment à scruter l'intérieur du regard, ce qui devait s'avérer assez difficile, considérant les lunettes miroir dont il ne semblait pas prêt à se départir. Une affaire de look. Bandana plié au front, cure-dent installé à demeure aux commissures, jean élimé, t-shirt aux manches grossièrement coupées, tatouages et peau bronzée, bottes de cow-boy, sa « coolitude » n'aurait pas détonnée en 1975, sur une grande avenue de downtown L.A.


Notez cependant qu'il avait choisi de poser ses fesses ici, aux portes de l'univers -sa création, et non sur le capot d'une Buick Century.

Car ce « gars » n'est nul autre que Dieu, créateur de toutes choses, dont cette boule noire aux dimensions légèrement inférieures à celles de l'orange Julep.

« Je me révélerai être ce que je me révélerai être », pensa-t-il négligemment, tout en faisant tourner son cure-dents entre le pouce et l'index. Il avait l'habitude de formuler ce genre d'abstraction, d'une profondeur insondable pour nous.

Puis il referma la porte, secoua un peu son popotin, descendit le petit escalier avec style, et s'en retourna dans la blancheur immaculée.

 

samedi 24 mai 2025

Le meilleur jeu de mots jamais imaginé

 

J'arrivais du dehors, de pelleter l'entrée.

Après avoir enlevé mes bottes, secoué ma tuque et mon foulard, les avoir accrochés au mur à deux endroits distincts, afin qu'ils sèchent mieux, j'ai fait quelques pas dans l'appartement, encore un peu ébloui de toute cette orgie neigeuse, la lumière de janvier.


Et c'est tout à la fin d'une phrase, qui venait de prendre forme dans mon esprit embué, qu'il m'est miraculeusement apparu, sans prévenir, comme s'il s'était terré là depuis des lustres, dans l'attente qu'une lueur de passage le révèle enfin : Un banal jeu de mots. Je dis banal, mais génial serait un terme plus approprié : Brillant, scintillant, terrible, inespéré, pourraient aussi convenir. Et tellement simple : pourquoi, bon Dieu, personne n'y avait-il jamais pensé auparavant? C'était à la fois habile, pétillant, et extrêmement révélateur. Lumineux, oui. Une formule toute basique, et lorsqu'on inversait quelques lettres à la fin, elle devenait le tremplin d'une idée immense, d'une vision. J'en ressentis même un plaisir physique, sorte de doux pétillement de toutes les cellules du corps, la certitude d'avoir enfin trouvé quelque chose comme un pépite, qui allait propulser mon inspiration, c'était évident, et permettre à mon tout petit talent d'éclore et même, d'enfin pétarader...

Après toutes ces décennies de vie intérieure, à chercher un sens, à manipuler les mots, à forger une vision qui ne serait tributaire de rien ni personne (ou pessoa, en portugais), une pensée restée jusqu'à ce point relativement encabanée - j'avais publié quelques nouvelles et poèmes dans des revues, il y a de ça longtemps, j'arrivais enfin à l'heure où d'immenses portes allaient enfin s'ouvrir devant moi... grâce à ce jeu de mots extrêmement simple. Et génial. Titre formidable de mon premier recueil à venir.


Or, il fallait, avant toute chose que j'enfourne mon rôti de porc le plus vite possible. C'était une assez grosse pièce, et il était déjà presque cinq heures... Le temps de peler les oignons, les gousses d'ail, quelques carottes, et de trouver dans le fouillis de l'armoire les feuilles de laurier, les baies de genièvre, le poivre, les graines de coriandre, je pourrais espérer souper vers vingt heures trente, guère plus tôt.


Au dehors, la poudrerie n'en finissait plus.


J'avais organisé ma cuisine de manière à pouvoir admirer la petite forêt qui avait émergé au fil du temps autour de ma terrasse. Un couple de cardinaux rouges avait pris ses habitudes dans l'un des arbres. Je voyais souvent des geais bleus aussi, mes préférés.

Pour l'heure, les branches noires ployaient aux assauts chaotiques du vent, tandis que je disposais mes planches à découper sur le comptoir. Une pour y déposer la pièce de viande et l'assaisonner, une pour les légumes. C'était un appartement sombre, mais cette fenêtre donnait beaucoup de lumière en fin de journée, il fallait en profiter.

Je dus retirer les premières couches translucides aux oignons, signe d'un frigo trop froid peut-être, à vérifier. J'enlevai aussi les germes, trop verts. Et miracle! En cherchant mes carottes dans le frigo je trouvai aussi, dans un petit sac, quelques branches de thym, et dans la porte, derrière l'eau minérale, une canette de bière, que je débouchai immédiatement. Je pris quelques gorgées et mis de côté le reste avec l'idée d'arroser mon rôti avec, ce qui ne devrait pas nuire.

C'était maintenant « l'heure du loup », comme on dit, le moment où le jour le cède progressivement à la nuit. J'eus la curiosité d'aller vérifier sur le net la signification exacte et l'origine de cette expression. On dit que « les anciens » considéraient ce moment comme celui où les mourants s'éteignaient, et où les enfants naissaient. Une heure précieuse, clivante, propice aux cauchemars les plus profonds. Les russes en revendiquent l'origine, les suédois aussi. Mais on s'égare...


Une fois mon rôti bien assaisonné, saisi et arrosé dans la cocotte en fonte, je l'enfournai avec tous ses aromates et réglai le four à trois cent degrés, pour une cuisson longue. L'odeur était déjà délicieuse et réconfortante.


Il restait deux gorgées de bière que je me fis un plaisir de ne pas gaspiller. Puis je me lavai les mains et les séchai soigneusement. Je n'allais pas tacher de graisse de rôti mon joli carnet de note, évidemment un Moleskine -ils sont chers mais à mon avis sans pareil, les seuls vraiment aptes à accueillir les idées les plus précieuses...


Une dernière étape s'imposait, en pareille circonstance. J'ouvris l'armoire en haut du frigo, en extirpai ma bouteille de whisky japonais, qui ne servait que dans les grandes occasions, mesurai un once et demi d'or liquide, que je fis tourner dans un verre old fashioned en appréciant le tintement du glaçon contre les parois du verre. Il était temps d'écrire. J'écartai de vulgaires paperasses qui encombraient ma table de travail, documents d'impôt, divers post-it, etc. et mis enfin la main sur mon Moleskine, que j'ouvris à la première page disponible.


Cela ne me vînt pas instantanément. Je posai mon verre, refermai mon cahier, pris une grande respiration. Il était inutile de paniquer. Se calmer était extrêmement important, voire crucial, ici. Choisir un disque, quelque chose d'agréable et de réconfortant. Continuer de respirer normalement aussi. Miles Davis and the modern jazz giants devrait produire l'effet escompté, et dès les premières notes de vibraphone de Milt Jackson sur The man i love (take 2), je me sentis presque rassuré. Je fis tourner le stylo dans ma main, aplatis le cahier sur le bois lustré de la table devant moi. La tempête faisait rage au dehors, et en moi une grande misère s'installait. Je tentai de revivre en souvenir mon arrivée dans l'appartement une heure plus tôt, m'imaginant que ce mécanisme allait m'aider à retrouver la mémoire, mais plus je me penchais pour tenter d'apercevoir le pépite échappé tout au fond du trou noir qui s'élargissait et s'approfondissait de manière vertigineuse devant moi, plus mes palpitations s'accentuaient. Je ne me levai même pas pour tourner le disque. La platine cessa de tourner toute seule au bout d'un moment. Je m'étendis sur le divan et fermai les yeux. Qu'un immense trou noir. Et l'odeur du rôti, de plus en plus prégnante.


samedi 14 septembre 2024

Ma toute petite pluie

 

Écrire est difficile, comme d'entrer dans la vraie vie. Comme d'entendre une toute petite pluie, du fin fond de la forêt, le tic-tac des arbres qui craputent. Ce qui est inexact.

 

Inexistant.


Au fait, y a-t-il un mot qui désigne le son produit par le dodelinement des arbres en forêt? Est-ce un jappement? Un miaulement? 


Je ne pense pas.


Et en l'absence de civilisation humaine, qu'arriverait-il aux chiens et aux chats? S'en iraient-ils en forêt, d'ailleurs? À la mer? De par les champs? Inventeraient-ils une nouvelle Église?


Une dernière question plate, juste avant d'ouvrir les yeux : Qui est mort aujourd'hui? Qui est vivant?



vendredi 19 juillet 2024

Coup de foudre dans une boîte de nuit

 

C'est magistral et éphémère, cette clarté. 

Ce cri imprimé dans tous les plis du ciel, était-ce un O? ou un A?

Le ventre de l'orage étant orange. Jusqu'à l'éclair.


On aurait dit une cicatrice environ grosse comme le continent.

Je me suis senti renaître, en dedans, avec un poing au coeur. 

Oui, un point g.


Ça aide, qu'il fasse noir, ça isole du reste. 

Ça occupe l'espace qu'il reste entre chacune de nos futilités.


La mort est immense.